Oh oui, je sais, je suis attendue au tournant ! C’est un sujet qui est tellement douloureux…  Mais ceux qui me connaissent, savent que je ne serais pas négative dans mes propos. J’ai cette envie (et ce besoin) de croire que l’on peut répondre et parler de ce sujet sans heurter les uns et les autres.

Il faut avoir conscience que les violences existent et qu’il est possible d’en sortir. Mais comment ?

Comment peut-on, côté « soignant » et côté « mamans », arriver à sortir de ce gouffre ? Oui parce qu’il s’agit bien d’un gouffre. Je ne connais pas de sage-femme prenant du plaisir à maltraiter et je ne connais pas de mamans prenant du plaisir à l’être.

Ce n’est la panacée pour personne quand il s’agit de souffrance. Intrinsèquement, l’être humain, j’ai envie de le croire, souhaite être en paix.

Alors pourquoi y a-t-il de la violence ?

J’ai été des deux côtés : sage-femme et « patiente ». Alors j’aimerais vous dire pourquoi moi, (parce qu’il s’agit uniquement de mon ressenti et de mon opinion), j’ai souffert de la violence en tant que femme, avec une blouse :

J’ai dû travailler dans des cliniques après mon diplôme. Ce n’était pas un choix, car je souhaitai plus que tout exercer en tant que libéral. Mais voilà, j’ai dû faire face aux obligations matérielles. Zou, en avant, me voilà en salle d’accouchement. Ma blouse ne me va pas, j’ai l’impression d’être une cosmonaute. Je sens la hiérarchie peser sur mes épaules de jeune sage-femme. Je sens l’institution hospitalière qui m’oppresse. Mais il faut continuer. Très vite, je cours. D’une salle d’accouchement à une autre. Je cours. Mes collègues ? Elles ont des carapaces, inflexibles, je suis la nouvelle, je n’aurai pas leurs faveurs. Elles sont elles-mêmes surbookées. Je cours encore. Je dois « prendre en charge » trois, quatre mamans, en même temps. Mais attendez, je fais comment moi, pour assurer la sécurité de toutes les mamans et de leur bébé ? Je me dédouble ? Vous attendez de moi des pouvoirs surnaturels ? « Ah non ? C’est normal ? Vous ne comprenez pas pourquoi je n’y arrive pas ? »… J’observe alors comment « il faut faire » pour « gérer ». Et je commence à avoir peur. Le soir, je rentre, et je pleure. Je viens d’être diplômée, et je pleure. Mes larmes coulent pour les mamans que j’ai accompagnées. Quelle naissance leur ai-je permis d’avoir ? Qu’ai-je fait pour que ça ce passe comme ça ? Je pleure pour ces bébés, qui naissent en pleurant… Je pleure pour ces papas dont le regard choqué parfois, me hantent. Je pleure pour moi : mais qu’est-ce qu’il se passe ? Je ne suis pas une sage-femme là… Ce n’est pas possible…. Comment faut-il faire ? Ai-je le choix d’ailleurs, puis-je faire autrement ? J’en parle autour de moi. Une personne proche, me connaissant bien me dit « C’est toujours plus difficile de mettre de la lumière là où il y a de l’ombre ». Oui, ok, je veux bien moi, mais je souffre… Et à la fin d’une journée, j’ai l’impression de sortir des murs et de pouvoir enfin respirer. Je suis oppressée. Mais bon sang, quel est l’objectif de ce travail ? Je ne comprends pas… Je suis perdue. Je me sens comme un pion. Un pion muet, non pas parce qu’il ne sait pas parler, mais parce qu’il n’est jamais écouté. Un pion dans une blouse étriquée. Un pion. Alors je comprends que la déshumanisation commence déjà là. L’institution est un vrai rouleau compresseur. L’effet domino est redouté : va-t-on me convoquer si je fais différemment ? Le directeur a-t-il une black-list et est-ce que je suis dessus ?

Je tremble. J’ai 25 ans, des idées, des envies, de l’Amour à revendre… Mais je tremble. Je n’arrive pas à survivre. Je prends conscience que je ne suis pas la seule. Mais pourquoi sommes-nous dans cette situation, où nous ne pouvons pas incarner cette merveilleuse sage-femme que j’admirai ?

Je sens que je suis déçue, que je déçois. L’équipe me trouve trop lente quand j’accompagne les couples en salle d’accouchement. Et elles ont raison. La masse de travail ne permet pas de s’attarder. En faisant ça, je leur « rajoute » du travail, celui que j’aurai dû faire si je n’avais pas pris le temps de masser le bas du dos d’une maman donnant naissance sans péridurale.

Je pourrai en parler pendant des heures, parce que je suis marquée. Mon coeur s’est retrouvé serré tellement de fois… Je me demande encore comment j’ai pu. Mais surtout, j’ai dû tenir, pour payer mes prêts étudiants, mon loyer, mes charges…

J’ai alors demandé de changer de service. C’était trop dur. Je me retrouve en maternité. J’ai une trentaine de mamans et de bébés à voir en trois heures.  J’hallucine ! Je dois vraiment voir toutes ces mamans et ces bébés en si peu de temps ??? Mais comment être bienveillante, douce, attentive, si je ne peux passer que 6 minutes par chambre !? Vous rigolez là ? Non ? « Ah non, vous ne rigolez pas… » On n’a pas le choix. Et là, je file avec mon chariot dans le couloir, je deviens à nouveau un robot. Une porte s’ouvre sur une maman à J3 avec un baby-blues… J’ai 6 minutes… Une autre porte pour une maman qui a eu une césarienne, elle a mal et elle est triste…. J’ai 6 minutes… Une autre porte s’ouvre pour une maman qui a des crevasses et qui résiste pour réussir son allaitement… J’ai 6 minutes… Une porte s’ouvre pour une maman qui a une épisiotomie et des hémorroïdes extrêmement douloureuses… J’ai 6 minutes…. Pour toutes les portes, pour toutes les demandes, les besoins, les attentes…. J’ai 6 minutes….

Qui suis-je ? Une sage-femme affreuse. Une sage-femme sans coeur ? Qu’on put se dire les mamans, les couples, lorsque je suis sorti de leur chambre en ayant pu leur offrir que 6 minutes et un sourire escamoté d’une grande souffrance ?

Je suis la violence. Je suis violentée. Je suis désespérée. Je suis sage-femme…

J’ai besoin d’aide… Qui peut changer les choses ? Comment changer les choses ?

Voilà mon récit de jeune sage-femme. J’ai quitté les structures hospitalières, pour travailler en libéral. Mais toutes ces femmes, en blouse ou non, tous ces bébés, ces papas, ces familles, que va-t-il se passer pour eux ?

Je prie ? Oui. Mais est-ce suffisant… Alors, me voilà, devant vous, nue comme un ver : chères mamans, je vous aime. J’aime l’être humain. J’aime la vie. Je me sens vulnérable, fragile et forte à la fois, comme vous. Comment fait-on pour sortir de cette violence ?

J’ai besoin de faire du bien, d’aider, d’aimer, d’accompagner. Je veux être bienveillante, heureuse, en paix. Je veux que les gens qui m’entourent, puissent être heureux.

Je suis tout le monde. Je crois.

Mon coeur me dit que nous devons déployer l’énergie du coeur, celle qui nous unit. Mon coeur me dit que nous pouvons changer les choses ensemble. Peut-on arriver une fleur dans la bouche face au canon ? Je ne crois pas que ce soit exactement ça la solution.

Chers parents, chers mamans, chers « nous », continuons à nous tenir informé et encourageons les initiatives positives. Plus encore, sentons-nous concernés et mettons en place des choses, chacun à notre niveau. Pourquoi ne pas créer une association locale de parents et demander des réunions avec l’équipe de la maternité, régulièrement ? Pourquoi ne pas organiser des débats avec les « soignants » ? Pourquoi ne pas écrire une lettre au directeur de votre hôpital pour demander de nouveaux aménagements ? Chères collègues sages-femmes, je n’ai pas réussi, mais peut-être aurez-vous ce courage qui m’a manqué, pour faire entendre votre souffrance. Unissons-nous. Aidons nos maternités à changer, aidons nos sages-femmes salariées à vivre leur « vrai » métier. Aidons tous les parents.

Je continue de mon côté, à diffuser sur internet, à organiser des rencontres.

Soyons le « colibri rose », celui qui éteindra l’incendie de nos blessures, celui qui portera ce message haut et fort « Je fais ma part ».

Avec tout mon Amour,

Aurélie Surmely

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13 thoughts on “Les violences obstétricales et la sage-femme

  1. Comme je vous comprends !
    J’ai fini par démissionner de ne pouvoir prendre le temps nécessaire auprès de chaque femme , couple, bébé.
    Mais il y a toujours une solution , il faut rester motivée !😊

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  2. Bravo pour cet émouvant témoignage. Je crois en cette mouvance qui peut faire bouger les lignes, et qui avance et qui prend forme et qui grandit. Garder confiance en l’Humain, partager, informer, être sûr(e)s qu’on se trouve là où sont nos valeurs, que nos valeurs défendent la Vie et son respect…

    Aimé par 1 personne

  3. Merci pour ce témoignage. Ça ne pourra pas effacer la violence vécue de par la dureté de la sage-femme qui était présente à mon accouchement, mais ça aidera sûrement beaucoup d autres femmes. Et cela est important.

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Lou. Oui, effacer la douleur, le vécu, ce n’est pas le but de ce post. Je voulais parler de mon expérience, de ce que j’ai pu ressentir. De cette souffrance des femmes avec et sans blouse. Je crois que j’avais aussi envie d’insuffler un message positif malgré un sujet douloureux…

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  4. Un sujet « difficile » en effet…
    Car comme tu l’as dis, tout le monde souffre.. Les mamans bien entendu mais tu as bien fait de mettre un peu de lumière de l’autre côté de l’écran pour nous les patientes qui oublions parfois qu’il y a aussi des humains derrière ces blouses (blanches / roses…).

    Courage à toutes ces femmes qui ont subis ces violences et courage à toutes ces professionnelles qui vont devoir se relever les manches pour changer les choses.

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  5. Merci pour votre témoignage touchant, pertinent et courageux. Cela me donne l’élan de vous transmettre une information. J’accueille souvent dans les formations que je propose en « Gymnastique Sensorielle Périnatale » des sages-femmes qui témoignent de difficultés similaires aux votres…Elles me témoignent aussi que cette approche globale, relationnelle et perceptive qu’elles découvrent et mettent en pratique rapidement leur redonne l’élan et les moyens de vivre leur profession de manière plus nourrissante, pertinente et humaine. Je vous souhaite de trouver la voie de passage qui vous réaccordera à votre motivation profonde à exercer votre beau métier… autrement…

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    1. Merci Martine pour votre message 🙂 Oui, nous devons trouver le moyen d’accompagner et non de guider, notre juste place sans s’imposer, la voie du coeur pour se faire confiance et avancer. Pour ma part, j’ai réussi depuis à trouver mon chemin, à partager, à co-créer. Bien sur, j’oeuvre à ma façon, sur mon chemin, avec une façon toute nouvelle d’approcher mon métier de sage-femme. Mais aussi en tant que maman, car nous sommes plus nombreux en tant que parents pour permettre un changement. Nous avons besoin d’être tous ensemble 🙂

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  6. Waouh, quel témoignage, quel cri du coeur !
    Alors moi par ma petite contribution, je voudrais souligner que vous, les sages femmes, vous êtes merveilleuses. Au cours de mes deux précédents accouchements, je sais que je n’étais pas seule à accoucher et j’étais dans une maternité niveau 3 appelée Usine à bébés. Pour mon premier accouchement, spontanée, sans péri, gémellaire à 24 SA et décès de mes enfants, la sage femme qui m’a aidé à mettre au monde mes filles a été simplement magnifiquement juste. Je lui ai écris une lettre avant de quitter la maternité.
    Pour mon deuxième accouchement, où tout allait bien et où j’avais choisi la péri, là aussi, la sage femme a trouvé le ton dont j’avais besoin.
    Même dans des conditions difficiles, je crois que nous parents, ne nous rendons pas toujours compte de l’environnement dans lequel vous évoluez parce que votre humanité prend le dessus sur le reste !
    E

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